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Après le premier tour de l’élection présidentielle, les analyses de la Gauche Populaire

26 avril 2012

Les analyses des membres du collectif Gauche Populaire (GP) ont été nombreuses et bien reprises dans les médias depuis dimanche. La troisième place de Marine Le Pen lors du premier tour de l’élection présidentielle et son score historique pour le FN : 18,03 % des suffrages, soit plus de 6,4 millions d’électeurs, a en effet confirmé les travaux et réflexions menés par le collectif depuis des mois. Il y a longtemps que la GP a malheureusement prévu ce succès en tentant de comprendre les ressorts d’un tel vote dans les catégories populaires en particulier, et essayé d’attirer l’attention à gauche sur le sujet. Voir notamment l’article de Françoise Fressoz et Thomas Wieder : « La « France d’à côté » ne se sent plus représentée » (Le Monde du 06/12/2011), qui reprend en détail les analyses de Philippe Guibert, Alain Mergier et Christophe Guilly, ou encore l’interview de Sylvain Crépon par Coralie Delaume il y a quelques jours, dans laquelle il expliquait pourquoi Marine Le Pen serait bel et bien « le troisième homme » du premier tour.

Il y a quelques mois, Coralie Delaume écrivait sur son blog : « La seule question qui vaille d’être posée, à l’aune de l’entrée en campagne, est celle des raisons du succès de Marine le Pen, et d’un Front national que l’on envisage déjà au second tour de la présidentielle. Les thématiques de la démondialisation, de la sortie de l’euro, de la laïcité, et, demain, de l’école, portent Marine le Pen. Pourquoi la laisse-t-on seule s’en emparer ? Ceux, de gauche comme de droite, qui la désignent comme étant le Diable vont-ils continuer à lui abonner les meilleurs morceaux comme ils abandonnèrent jadis la Nation et le drapeau à Le Pen père ? » On y est !

Laurent Bouvet était dès lundi matin sur France Culture, avec Stéphane Rozès notamment, pour analyser les résultats du premier tour et montrer combien le score de Marine Le Pen renvoyait aussi bien à des explications économiques et sociales (la crise, la désespérance face au chômage, à la baisse du pouvoir d’achat, aux délocalisations, à la mondialisation…) qu’à des variables de type « culturel » ou identitaire (peur de l’immigration, des transformations du « mode de vie », de l’effacement des frontières nationales…). Dans une tribune pour Le Monde (25 avril), Laurent Bouvet a précisé ce point : « le score de Le Pen comparé à celui de Mélenchon met à jour, tient à l’importance de l’insécurité dite culturelle dans cette élection. Inséparable dans son appréhension, en particulier dans les catégories populaires, de la dimension économique et sociale, elle s’en distingue tout de même. C’est à cette préoccupation-là que la stratégie « Buisson » (du nom du conseiller de Sarkozy issu de la droite dure) devait s’adresser autour du ciblage des musulmans et de leur « mode de vie » comme menace pour l’identité nationale (viande halal, prières de rue, burqa, etc.). L’original en a, comme attendu, davantage bénéficié que la copie. »

Pour Alain Mergier interviewé par Les Echos, « L’élément structurant de cette élection reste (…) l’inquiétude très forte des classes populaires sur la situation économique et la mondialisation. » Une inquiétude multiforme que la gauche a pour le moment du mal à traduire, penser et sur laquelle elle peut difficilement s’appuyer pour consolider son socle électoral. Ainsi, elle se tromperait lourdement si elle considérait que placée en tête dimanche, a fortiori gagnante le 6 mai, elle suscitait la moindre adhésion populaire. Comme le dit Alain Mergier, « dans l’électorat populaire, l’antisocialisme domine » malgré un antisarkozysme encore plus fort. Le second tour ne signera pas une victoire en profondeur de la gauche, et il n’y aura aucun état de grâce pour le vainqueur.

C’est cette « France périphérique », celle d’un monde rural et périurbain délaissé, notamment par le désinvestissement dans les services publics, celle des villes moyennes touchées par la désindustrialisation et les plans sociaux à répétition, qui vit un véritable abandon démocratique, dont les peurs et la colère ne sont plus relayées, que mettent en perspective aussi bien Philippe Guibert et Alain Mergier que Christophe Guilluy cités dans l’article de Françoise Fressoz : « Score de Marine Le Pen : le message de la « France des invisibles » » (Le Monde du 23 avril).

Comment la gauche peut-elle et doit-elle parler… reparler, à cette France populaire oubliée ? Pour Gaël Brustier, cité dans L’Express, il faut lui « reparler du socle commun de la nation française : l’industrie, le mérite, l’alliance du régalien et du populaire avec un état protecteur et émancipateur ». Et pour rassurer des classes populaires « insécurisées », il faut aussi remédier à la fracture de la santé et à celle de l’éducation, grandes sources d’inégalités dans les départements ruraux. « Réhabiliter la notion de frontière, non pas comme une fermeture, mais de contrôle sur l’économie, sur la finance. »

Pour Sylvain Crépon, la désindustrialisation, par exemple la fermeture des mines dans le Pas-de-Calais (où Marine Le Pen a réalisé plus de 35 % dans son « fief » d’Hénin-Beaumont), est la cause du désenchantement politique, y compris parmi des électeurs qui ont grandi dans des familles ouvrières de gauche et ont milité un moment au PS ou au PC, des origines qui fondent à leurs yeux la légitimité de leur parole. Ces perdants de la mondialisation chez qui le discours de gauche ne prend pas, ne croient plus à la lutte des classes et sont sensibles à « l’ethnicisation » de la question sociale par le FN. La stratégie de sortie de la marginalité du parti d’extrême-droite, pensée et mise en place dès 2002 par Marine Le Pen, s’avère très efficace dans ces milieux : mise en avant des valeurs républicaines, image de sérieux censée préfigurer un parti de gouvernement (ralliements de personnalités extérieures : mégrétistes, certains « souverainistes » et chevènementistes), républicanisation sincère chez les militants, visible au moins dans le discours chez les dirigeants, bien sûr en totale contradiction avec l’idéologie nationaliste qui est le fondement toujours présent du parti (droit du sang, préférence nationale). Le défi pour la gauche est à la hauteur de cette évolution, car rappelons-nous que c’est en captant l’électorat de droite déboussolé par la victoire de la gauche en 1981 que son père avait mené le FN à ses premières victoires électorales !

Sylvain Crépon détaille son analyse fine du vote FN dans un article de La Croix du 23 avril. Recrutant toujours dans l’électorat qui vit la précarité ou qui a peur de la vivre, les caractéristiques du vote FN n’ont pas fondamentalement changé depuis les années 1990, même si Marine Le Pen a sans doute bénéficié d’un sursaut de dernière minute de l’électorat traditionnel du FN (géographiquement situé à l’est de la ligne Le Havre-Perpignan, il s’agit du monde de la boutique traditionnelle, d’ouvriers et d’employés du privé, de chômeurs, du sous-prolétariat jeune et rural chassé des villes par les prix de l’immobilier : un vote d’adhésion d’électeurs peu politisés, peu diplômés, peu insérés économiquement, un électorat qui se féminise également, le tout à la différence de celui de Jean-Luc Mélenchon, bien plus urbain, diplômé et inséré dans la fonction publique). Stratégie « rurale » que confirme son implantation chez les jeunes, entame une percée chez les femmes, dans des départements nouveaux (Côtes d’Armor, Finistère, Calvados, Corse, Aude). Que faire désormais face à Marine Le Pen, qui se jure de faire « imploser le système », de faire « exploser le monopole des deux partis de la banque, de la finance, des multinationales, du renoncement et de l’abandon », qui répète que « nous sommes désormais la seule et véritable opposition à la gauche ultralibérale, laxiste et libertaire » ? Elle se fixe désormais comme objectif d’être la grande gagnante des législatives, de remporter la « troisième manche » en étant présente au second tour dans une centaine de circonscriptions.

Une analyse que confirme l’historien spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg, qui revient sur le site des Inrocks sur les conséquences politiques de ce score historique du Front national : l’intérêt de Marine Le Pen est que Nicolas Sarkozy perde les présidentielles, d’attendre ensuite une défaite cuisante de l’UMP aux législatives, avant de penser à s’allier avec ce qu’il restera de la droite classique. Déjà plus rien ne sépare la Droite populaire du FN. La défaite (qui ne fait guère de doutes) de l’UMP entraînera probablement une recomposition de la droite autour d’elle, ce qui donnerait à voir une configuration inédite : la fin de la « barrière d’espèce » en place depuis les années 1980 entre la droite et l’extrême droite.

Comme le dit Benjamin Sire sur son blog : « Quand largement plus d’un tiers des électeurs se prononce en faveur de candidats radicaux, quand aucun des deux favoris largement portés par les débats, ne parvient à susciter un véritable élan (tout comme en 2002), il y a d’autres arguments à développer que d’accuser simplement l’UMP d’avoir labouré les terres du Front National pendant 5 ans (…) ». La trahison par les gouvernants depuis les années 1980 de la préoccupation constante d’une partie majeure de la population, celle de la protection contre la mondialisation néolibérale, n’est pourtant pas une fatalité. En s’imposant une cure de compréhension et de prise en considération, il ne tient qu’au prochain président de la République de reconquérir ce peuple dont la défiance n’attend que d’être apprivoisée.

La Gauche Populaire sera là pour l’aider dans cette tâche !

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4 commentaires
  1. Stef42 permalink

    Chers tous,

    Voilà plusieurs mois que je lis avec gourmandise les travaux proposés par les membres de votre collectif tant ils rejoignent mes propres analyses et intuitions sur ce basculement des classes populaires en faveur du FN et les raisons qui le sous-tendent. Je suis d’accord que ni Mélenchon ni Hollande n’apparaissent en mesure de répondre à un tel défi, alors comment transformer ces travaux en véritable riposte politique, loin du FN et de toute prolophobie ? Je pense personnellement qu’il est temps de s’engager en vue des législatives. Quelle est la position du collectif sur ce point ?

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