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Contre le (faux) débat identitaire qui vient

26 mai 2012

Par Laurent Bouvet

Une élection présidentielle permet souvent de mettre en scène, de manière inaugurale, les débats qui occuperont les années suivantes. Mais celle que nous venons de vivre annonce peut-être une véritable rupture, en tout cas le basculement d’un système politique trentenaire vers un autre. À droite comme à gauche, les lignes bougent. De nouvelles frontières organisationnelles et idéologiques se superposent aux anciennes. Il faut donc tenter d’éclairer ces clivages qui structureront demain le champ politique.

À droite, la défaite de Nicolas Sarkozy ouvre une période de troubles et de recomposition, dans laquelle le (nouveau) Front national joue déjà le premier rôle, à travers les thématiques qu’il a imposées à la campagne. En effet, l’enjeu décisif est le poids d’une droite identitaire qui mise sur les « valeurs » et sur une identité nationale conçue comme un espace fermé fondé sur la communauté de « sang » – qui s’incarne dans la notion de « droit du sang ». Bref, à droite, l’idée identitaire a de beaux jours devant elle, surtout si la lente destruction des frontières nationales par la mondialisation et la construction européenne se poursuit, charriant avec elle de l’insécurité − ressentie ou réelle, peu importe −, de la peur et, comme toujours en pareil cas, du racisme, de la xénophobie, de la haine de l’autre. Dans cette vision du monde, la France − on ne parle même plus de l’Europe ou de l’Occident − devient une « civilisation » ou une « race » menacées par les bouleversements planétaires, par les envahisseurs, par l’islam. Il y a, bien sûr, des républicains de droite pour refuser la propagation de telles idées. Mais ils devront désormais lutter dos au mur.

À gauche, si on n’y prend garde, la victoire, même confirmée lors des législatives de juin, pourrait bien produire une illusion symétrique et tout aussi mortifère. Le score réalisé par François Hollande dans les catégories populaires est sans doute historique, dans la mesure où il annonce la fin d’une longue descente aux enfers qui avait vu la gauche se séparer de sa base sociologique traditionnelle. Pour autant, il ne s’agit pas de le sur-interpréter. Si le Président a obtenu, au second tour, une majorité du vote ouvrier, ce n’est pas parce que les prolos se sont subitement convertis au socialisme, mais parce qu’une partie des électeurs de Marine Le Pen ont voulu congédier Nicolas Sarkozy, les uns en choisissant Hollande du bout du bulletin, les autres en allant à la pêche ou en votant blanc. Or ceux-là ne se sont pas transformés en un jour. Les beaufs racistes, serrés dans leur « enclos », que décrivait éloquemment entre les deux tours un éditorial de Libération suintant le mépris de classe et la haine anti-peuple ne sont pas subitement devenus le 7 mai  des progressistes terra-noviens acquis au vote des étrangers.

En somme, en « virant » Sarkozy, la gauche a fait le plus facile. Reste le plus dur : convaincre cette France réticente, amochée et colère, que cette fois elle peut, non pas changer la vie, mais au moins inverser le cours déprimant de l’évolution du pays.

Autant dire que pour la France et pour le président qu’elle a choisi, l’épreuve de vérité, c’est maintenant. Elle se jouera sur deux fronts, économique et social d’une part, culturel et sociétal d’autre part.

Sur le plan économique, le test européen sera déterminant. Si Hollande le passe avec succès, en convainquant les autres Européens, et notamment les Allemands, de réorienter le cours de la construction européenne vers la croissance et les peuples plutôt que vers l’austérité et les marchés, alors il aura carte blanche sur tout le reste. Il entrera dans l’Histoire non pas comme le continuateur mais comme le contradicteur de Mitterrand et chacun s’inclinera. S’il échoue, il sera confronté aux limites qui sont depuis toujours celles de la gauche au gouvernement, mais en pire. Houspillé par une aile gauche qui ne manquera pas se rappeler à son bon souvenir, pressé par les marchés et ses partenaires européens de faire des réformes structurelles et de l’austérité, il ne lui restera, pour assurer la cohésion de sa « majorité »,  que les symboles qui ne mangent pas de pain, c’est-à-dire les réformes dites sociétales et « culturelles ».

Sur ce deuxième front, il devra alors composer avec la gauche identitaire, qui est le double inversé de la droite identitaire. Ne nous faisons pas d’illusion : si François Hollande s’avère aussi impuissant que ses prédécesseurs à enrayer la spirale de la désindustrialisation et du chômage, on peut compter sur la gauche sociétale, massivement représentée dans les médias, pour jouer les pousse-au-crime. Droit de vote des étrangers, charte des langues régionales et minoritaires, « mariage homosexuel » : toutes les mesures qui, depuis des années, sont les marqueurs identitaires d’une gauche sans projet commun car sans ancrage dans la société seront mises au premier plan pour servir d’écran de fumée. Une fois de plus, on tentera de camoufler la résignation devant l’ordre des choses derrière une audace de façade. Le problème, c’est qu’en dehors de quelques rédactions et de quelques associations subventionnées pour ça, personne ne croira à ce replâtrage.

Ce scénario-catastrophe, s’il devient une réalité, conduira inéluctablement au choc des identités. Aux « petits Blancs » et autres « souchiens » mobilisés par la droite identitaire, la gauche opposera les « minorités visibles » et la « diversité ». Ces termes galvaudés définissent un multiculturalisme normatif qui ne se contente pas d’observer les différences entre les individus, mais les essentialise et les érige en fondement du fameux « vivre-ensemble ». Cela revient à accorder la primauté au particulier, au spécifique, au singulier, là où il faudrait fabriquer du commun. C’est aller à rebours de l’héritage et de l’enseignement républicains qui définissent ce qu’est la France ; à rebours de ce qu’a annoncé le nouveau président alors candidat dans son discours du Bourget en janvier 2012.

À l’idée que l’espace politique et social est le résultat d’un projet commun, partagé même s’il est disputé et critiqué et peut-être même parce qu’il est disputé et critiqué – car l’Histoire ne peut être « une » −, les identitaires des deux bords opposent leur vision séparatrice. Sur fond d’identité ethnique et « raciale », de genre, d’orientation sexuelle, d’appartenance régionale ou religieuse, chaque camp met en scène sa vision différentialiste du monde, encourageant la croyance que chaque individu est doté d’une identité figée. Avec les identitaires de droite et de gauche, on ne peut pas être un citoyen libre de ses idées et de ses appartenances. On ne peut être ni républicain ni démocrate, seulement dominant ou dominé. Au final, on ne peut être que ce qu’on est et qu’on a toujours été.

Le droit de vote des étrangers aux élections locales est le point de rencontre des identitaires des deux bords. Pour comprendre ce qui se joue autour de cette proposition, il faut commencer par lever un malentendu. La fin de la campagne a donné l’impression que ce sujet était l’un des principaux enjeux de l’affrontement entre la droite et la gauche. En réalité, il devrait opposer les identitaires aux républicains. D’un côté, les tenants d’un droit du sang définissant les « vrais » Français et les partisans d’un droit de vote au rabais pour les étrangers conspirent pareillement – sans doute inconsciemment – à détruire le lien républicain entre nationalité et citoyenneté ; de l’autre côté, il y a tous ceux qui veulent que la porte nationale soit ouverte à tous les individus qui souhaitent vivre en France et devenir français, juste et pleinement français – car il n’y a qu’un type de Français, qu’on le soit depuis mille ans ou depuis un jour.

Dans la République, la seule identité commune, c’est la citoyenneté. Le reste n’est que littérature ou, disons, vie privée. La tâche que devraient s’assigner la gauche et la droite républicaines, c’est d’offrir à tous les citoyens français, ainsi qu’à tous ceux qui souhaitent, sous certaines conditions, le devenir, la possibilité de vivre, dans les mêmes termes, le contrat civique sur le territoire national.

Si les tenants de la politique identitaire gagnent le combat culturel à gauche, comme c’est le cas depuis des années, les tenants de l’identité à droite le gagneront aussi. En ce cas, Marine Le Pen et ses nouveaux amis obtiendront bien plus que 18 % des voix en 2017.

Républicains, encore un effort, il ne reste que cinq ans !

Retrouvez tous les articles de Laurent Bouvet sur son blog :

http://laurentbouvet.wordpress.com/

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4 commentaires
  1. François Hollande essaie de sauver une europe qui est en train de faire naufrage. Il faut espérer qu’il ne s’entêtera pas à sauver ce qui doit mourir. Qu’il n’écoutera pas la gauche sociétale mais la gauche sociale et républicaine sinon il échouera et provoquera le succès de MLP quand elle exploitera à son profit la colère sociale rentrée, pour le moment.

  2. Julien permalink

     » Aux « petits Blancs » et autres « souchiens » mobilisés par la droite identitaire, la gauche opposera les « minorités visibles » et la « diversité » « …parfaitement observé et alors là attention les degats !

  3. Alain Piriou permalink

    Je fais partie de ceux que cette Une de Libération sur les cabinets blancs de la République a choqué, et j’ai en horreur le discours « diversitaire ». Pourtant, je suis troublé à chaque fois que je lis que, au nom de la gauche républicaine et universaliste, les propositions sociétales de la gauche encourageraient les tentations identitaires et communautaristes.

    Ouvrir le mariage à tous les couples, c’est par exemple tout le contraire d’une démarche communautariste : c’est au contraire effacer l’homosexualité comme fait singulier et discriminant en permettant à tout couple d’accéder à la même institution républicaine. Sarkozy, en 2007, avait lui proposé un statut spécifique pour les couples homosexuels, aux effets fiscaux, successoraux et patrimoniaux identiques, mais aux effets sociétaux radicalement différents : là nous étions dans une dérive communautariste grave, et même lui s’en était rendu compte après coup. Ce sont les discriminations qui engendrent les replis communautaires, pas le fait de lutter contre. Jamais le droit de vote des étrangers aux élections prud’homales ne s’est traduit par des expressions communautaires. N’en cédons pas autant aux identitaires d’en face, qui n’ont que cette grille de lecture pour tacler la gauche aujourd’hui.

    Les dérives de la diversité doivent être dénoncées. De tel élu parisien qui, il y a quelques années, réclamait des quotas d’homosexuels dans les listes municipales à ces entreprises qui communiquent sur la diversité qu’elles disent promouvoir en leur sein tout en oubliant l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes par exemple.

    Pour autant, la lutte contre les discriminations, elle, ne doit pas être oubliée par la gauche, en ce qu’elle est une composante du combat pour l’égalité qui fait son identité. S’en préoccuper n’est pas un renoncement à changer les rapports de force économiques, à transformer la société, à parler aux classes populaires. Ouvrir le mariage à tous les couples ne devraient certes pas devenir, pour la gauche, la priorité centrale. Mais pour une gauche décomplexée, à l’aise avec elle-même, ce devrait être une simple formalité.

  4. garnier permalink

    de toute façon entre les esther benbassa sénatrice, le mrap et les indigènes de la république, vous pouvez déjà constater que vous avez perdus.

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